Quand l’alimentation devient une épreuve
« Le fait de devoir justifier de cette situation de faim, d’envie, de désir, auprès de tout un tas de personnes, c’est difficile. C’est jamais les mêmes personnes et il faut à chaque fois leur re-raconter des histoires de vie. » Bénédicte Bonzi dans le film La part des autres
L’intervention de Bénédicte Bonzi a eu lieu le 21 mars, au sein des locaux du Secours Catholique, autour d’un repas partagé.
L’objectif : Comment comprendre ce qu’on peut qualifier de violence alimentaire ? Ouvrir un espace de parole pour échanger ensemble, mettre des mots sur des expériences souvent invisibilisées et les comprendre
Restitution complète de l’intervention : https://nuage.ssa-grenoble.fr/index.php/s/5TR7TGrLmaLBxQQ
Bénédicte Bonzi est docteure en anthropologie, spécialiste des enjeux d’accessibilité alimentaire, de l’aide alimentaire à la Sécurité Sociale de l’Alimentation.
Dans le cadre de ses travaux de recherche Bénédicte Bonzi a notamment développé la notion de violence alimentaire, elle est l’autrice du livre La France qui a faim.
Dernièrement elle travaille particulièrement sur le développement de la Sécurité Sociale de l’Alimentation, au travers de la mise en place d’un Observatoire nationale des caisses alimentaire.
Briser la glace
Les échanges ont débuté par deux questions pour lancer le cercle de parole
- Si vous deviez choisir un président, qui serait il ? Et qui serait son ministre de l’Alimentation ?
Les premiers échanges émergent rapidement, faisant surgir une diversité de références. Mais ce qui revient le plus fortement, c’est un pouvoir porté par des collectifs : citoyens, producteurs, chercheurs.
Certain·es soulignent également l’importance d’intégrer une pensée décoloniale, en réorientant la réflexion vers le soin de soi et des autres.
Au fil des interventions, une idée s’impose plus nettement : celle de la décision collégiale. Elle s’accompagne d’un besoin de revenir à des formes de représentation ancrées, parfois à l’échelle locale, parfois en lien plus direct avec la terre. Plus que ça on voit bien que la question de l’alimentation dépasse pour beaucoup un cadre strict, résultat des vécues de chacun-e, et elle intègre des nombreux aspects sociaux, de santé (aussi mentale) ainsi qu’agricole.

Se donner des repères, un bref contexte
Le droit à l’alimentation c’est plus qu’un simple accès une nourriture suffisante, c’est la possibilité d’être libre d’angoisses et bien physiquement grâce à l’accessibilité physique et économique à des produits choisis. Pourtant encore aujourd’hui il persiste une expression des privilèges au fait de pouvoir choisir son alimentation.
Ce privilège se manifeste également du côté de la production. Le système est largement dominé par l’agro-industrie, qui concentre son pouvoir de décision sur l’ensemble de la chaîne alimentaire.
En fixant en grande partie les prix et en orientant les types de produits attendus, elle impose ses règles aux producteurs et productrices, réduisant leur marge de manœuvre et leur capacité à choisir librement ce qu’ils et qu’elles cultivent. Cette organisation tend à standardiser les productions, à privilégier des logiques de volume et de rentabilité, et à placer les agriculteurs dans une position de dépendance économique.
Histoire de l’aide alimentaire en France
L’aide alimentaire est historiquement très liée au principe de charité, souvent ancrée dans des traditions religieuses. Elle s’inscrivait dans une logique morale où donner à ceux qui en avaient besoin relevait autant d’un devoir que d’une forme de salut individuel, pour en quelque sorte “gagner sa petite place au paradis”.
Si cette approche a permis de répondre à des situations d’urgence, elle repose aussi sur une relation asymétrique entre celui qui donne et celui qui reçoit.
À partir des années 1980 l’État délègue officiellement la question de l’aide alimentaire à quatre structures référentes
- Le Secours catholique
- La Croix-Rouge
- Les Restaurants du Cœur
- Les Banques alimentaire
Les financements sont en grande partie issus du budget européen d’aide au plus démunis, complété par des crédits nationaux.
En ce qui concerne l’origine des produis distribués, il s’agit pour la plupart de d’aliments issues des « frigos de l’Europe », plus particulièrement de la surproduction agricole. En effet dès 1980 et jusqu’aux alentours de 2004, la Politique agricole Commune (PAC) sécurise la production des agriculteurs en assurant un achat systématique des aliments produits, mesure mise en place à la sortie de la guerre afin de pousser le monde agricole à optimiser ses moyens de production et de nourrir l’Europe, en évitant les famines.
Ces choix amènent à une surproduction intense (on parle alors de rivière de lait et de montagne de beurre), mais ont l’avantage d’assurer les revenus des agriculteurs, ainsi que d’offrir une aide alimentaire de qualité, car issus des mêmes filières que l’alimentation conventionnelle, mais revendus à plus bas prix par l’Europe aux associations.
À partir de 2004 des mesures dites de “verdissement de la PAC”, la mécanique de rachat systématique des surproductions par l’Europe disparaît et oblige l’État français à effectuer des appels d’offres pour une alimentation au plus faible coût possible, redistribuée ensuite aux associations
Résultat : une qualité plus que médiocre, et un enchaînement de scandales alimentaires
En parallèle, la demande augmente pour l’aide alimentaire, et des situations alimentaires jusqu’ici décrites comme “d’urgence” s’allongent, de quelques années elle se généralise à plusieurs dizaines
Pour répondre à cette pression, l’État fait passer en 2016 la loi dite “Garrot” contre le gaspillage alimentaire. Elle interdit également au grande surface la destruction volontaire de produits encore consommables, comme la pratique de javellisation et elle oblige les grandes surfaces de plus de 400 m² à proposer des conventions de don avec des associations agréées. Cette loi leurs est toutefois très profitable, car l’ensemble de ces produits, qui ne peuvent plus être vendus, sont grâce à ce système transformé comme des dons et profitent de réduction fiscale.
De plus la responsabilité et la destruction des invendues non distribués revient à la charge des associations, tout comme le prix de la destruction par le même fait.
Cet ensemble d’actions politiques encourage ce qu’on peut nommer comme “une libéralisation de la faim”, en raison d’un manque de moyen, ou plutôt d’une volonté politique, les restes mais surtout la qualité des produits distribués devient une valeur d’ajustement.
Avec une qualité en baisse, les bénéficiaires sont sujets à de nombreux questionnement :
- Est-ce que c’est bon ?
- Comment je vais pouvoir manger ça ?
- Est-ce que je peux faire manger ça mes enfants ?
Des produits ultra-transformés, peu nutritifs, voire mauvais pour la santé, sont souvent distribués, aggravant à long terme les risques de maladies chroniques chez des populations déjà fragiles. On parle alors de double peine : vivre dans la précarité tout en subissant les effets d’une alimentation inadéquate.
L’aggravation de ces systèmes d’aides rentrent dans ce que Michelle Foucault définit comme de la biopolitique, c’est à dire l’application des techniques de pouvoir par l’État sur les phénomènes vivants, dans un objectif qu’on peut relier à l’utilitarisme, celui de :
- optimiser la santé
- maximiser la productivité
- gérer les risques
- améliorer la “population” globale
Ces systèmes deviennent aussi plus complexes pour les bénévoles, qui se voient confier des tâches supplémentaires à la distribution. On peut par exemple parler de la tâche de contrôle qui leur est assignée, celui de restreindre à la fois les produits en fonction de leur bien-être nutritionnel, toujours dans un objectif de gérer la santé des bénéficiaires, mais aussi de les trier en fonction des revenus perçus. Ainsi les bénévoles se retrouvent à “trier les pauvres parmi les pauvres” comme disait Paul Farmer (anthropologue et médecin), et ils s’inscrivent dans une violence structurelle qu’ils cherchent pourtant à combattre.
Ces derniers sont aussi parfois présentés comme des héros, ce qui est un mauvais signal dans un pays développé, car la place du héros est d’être sacrifié, sont statues à suffisamment de valeurs pour ne pas avoir besoins d’autre forme de rémunération
La place politique des caisses de Sécurité Sociale de l’Alimentation prend alors tout son sens, car elles sont le résultat d’un point clé dans la réflexion: ce n’est que par le bas de l’échelle que pourra naître le droit à l’alimentation, car c’est un droit à conquérir. En cela la SSA vient aussi se mettre en place comme un espace de ré-apprentissage sur comment faire groupe, autour d’une alimentation commune, avec une étiquette d’expérimentation pour ouvrir à de nouvelles formes d’échanges.
Elle vient aussi en réponse à une des limites posées sur les systèmes de don, qui sont pour Marcelle Most une forme de domination, qui “oblige” celui qui reçoit.
Atelier sur les Violences alimentaires
C’est à partir de cette mise en contexte générale que la discussion peut se diriger vers des expériences vécues, et pour cela un atelier a été mis en place
Les consignes étaient de se mettre par groupe de 5 ou 6 en se posant cette question collective :
Pour moi, les violences alimentaires, c’est quoi ? Et pour cela, se demander comment je suis impactée, si je me sens privilégiée, si je ressens de la culpabilité, ou encore est-ce que j’y ai déjà pensé.
Les échanges étaient notés par un rapporteur dans chaque groupe, qui prenait des notes, et après 30 min, tout le monde s’est remis en cercle afin de pouvoir échanger sur ce qui était ressorti dans son groupe
Voici ce qui as pu ressortir de ces échanges :


Mettre des mots sur des ressentis
Après cela, nous avons réalisé un tour de table, afin que tout le monde puisse échanger, parler de ce qui as pu ressortir de ces échanges et de cette présentation

Ce qui a pu ressortir
- L’importance du commun, du collectif et de la vie partagée, comme condition pour sortir de l’isolement.
Cela passe par des formes de démocratie délibérative, qui laisse place au débat, et par la construction de consensus dans le temps qui permettent de redonner du poids aux personnes dans les décisions.
- Une forte attention portée à l’humain et aux relations, à travers des notions comme l’écoute empathique, l’humanité, l’entraide et le courage de demander.
- Une prise de conscience des violences du système alimentaire, et la volonté de dépasser la logique de charité pour aller vers un véritable droit à l’alimentation, vecteur de dignité.
Cela implique aussi de questionner et de sortir d’un cadre dominant qui structure aujourd’hui les pratiques d’aide alimentaire.
- L’émergence d’une volonté d’agir, à travers des notions du pouvoir d’agir, de processus émancipateur et d’outils concrets comme la caisse alimentaire.
L’idée est de construire des dispositifs qui permettent aux personnes de reprendre du choix sur leur alimentation.
- La nécessité de construire un cadre collectif, qui favorise les comportements solidaires tout en trouvent un curseur, un équilibre juste et adaptable
- Une tension entre lucidité et espoir, entre la prise de conscience des injustices et la possibilité d’imaginer et de construire autre chose, notamment autour de modèles comme l’agriculture paysanne et des formes d’organisation en commun.
Ces temps de débats et de discussions se sont poursuivies sur un repas partagé.

